Jean Dubuffet, figure tutélaire de l’art du XXe siècle, a révolutionné notre perception de l’art avec son concept d’Art Brut. Loin des sentiers battus de la création académique, il a exploré les territoires oubliés de l’expression humaine, redonnant ses lettres de noblesse à l’art des marginaux, des fous, des enfants et des médiums. Son œuvre, à la fois provocatrice et profondément humaniste, continue de fasciner et d’interroger, nous invitant à reconsidérer ce qui constitue véritablement l’art.
Les origines d’une vision singulière
Né en 1901 au Havre, Jean Dubuffet suit une formation artistique classique avant de s’en écarter progressivement. Les années de guerre marquent un tournant décisif. Témoin des horreurs et des dérives de la civilisation, il développe une méfiance profonde envers les institutions et les conventions artistiques établies. Il observe la créativité spontanée et brute qui émane des individus en marge de la société, ceux que l’on appelle les “aliénés”. Pour lui, ces créateurs, libérés des diktats de la beauté conventionnelle et de la pression sociale, expriment une vérité plus profonde, une essence artistique intacte. C’est dans cette mouvance que naît l’idée de l’Art Brut.
Qu’est-ce que l’Art Brut ?
L’Art Brut, selon la définition de Dubuffet, désigne “les ouvrages detım, de fantaisie et d’invention – que ses auteurs font généralement en dehors de toute préoccupation littéraire ou artistique, c’est-à-dire dans un trou de loup, un placard, une cave, ou sur un coin de table. […] il est l’art le plus à nu, l’art brut, tout juste supérieur aux matériaux bruts, [parce que] dans ses inventions, ses arabesques, ses personnages, ses ‘figures’ même, il est le souffle même de l’homme, l’homme lui-même s’exprimant par la bouche de son propre corps et non par quelque intermédiaire compliqué de doctrines et d’opinions”.
Ce concept s’oppose frontalement à l’art dit “culturel”, jugé trop formaté, intellectualisé et soumis aux lois du marché. Dubuffet cherche une expression authentique, débarrassée de toute influence extérieure. Il collectionne avidement ces œuvres, les protégeant des regards condescendants et des tentatives de récupération. Son objectif est de créer un espace où cet art puisse être montré et apprécié pour ce qu’il est : une manifestation pure de la créativité humaine.
La collection Dubuffet et la fondation de la Compagnie de l’Art Brut
Dès les années 1940, Dubuffet commence à constituer une collection d’œuvres d’Art Brut, acquérant des pièces auprès d’institutions psychiatriques, de collectionneurs privés et parfois directement auprès des artistes eux-mêmes. Il voyage, explore, et rassemble des milliers d’œuvres qui témoignent de la diversité et de la richesse de cette création méconnue.
En 1948, il fonde la Compagnie de l’Art Brut à Paris, en association avec Jean Paulhan, Paul Éluard et d’autres personnalités. Cette institution a pour vocation de promouvoir et de préserver l’Art Brut. Elle organise des expositions, publie des catalogues et des revues, et devient un lieu de référence pour les amateurs et les chercheurs. La collection s’agrandit, s’enrichit, attirant l’attention d’un public de plus en plus large, fasciné par l’originalité et la puissance de ces créations.
L’œuvre de Dubuffet : une exploration constante
Parallèlement à son travail de collectionneur et de théoricien, Jean Dubuffet est un artiste prolifique. Son propre travail est une continuation de sa quête de l’authenticité. Il expérimente sans cesse de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux. Ses premières œuvres, inspirées par l’Art Brut, présentent des figures stylisées, des aplats de couleurs vives, et une matière travaillée avec une grande liberté.
Il crée ainsi des séries emblématiques comme les “Papiers Collés”, où il utilise des fragments de journaux, de tissus et d’autres matériaux pour composer ses images. Les “Corps de Dames” explorent la figure féminine avec une audace et une crudité remarquables. Plus tard, il développe des œuvres monumentales en extérieur, telles que les “Arbres aux chemins” ou les “Jardins d’émail”, où il transcende la toile pour créer des environnements sculptururaux.
On retrouve dans son œuvre une volonté constante de rompre avec les représentations conventionnelles. Les formes sont souvent déformées, les couleurs juxtaposées de manière inattendue, et la texture de la matière est mise en avant. Son style évolue, mais l’esprit de l’Art Brut demeure : une recherche de l’expression la plus pure, la plus directe, la plus proche de l’élan vital.
L’influence des gravures rupestres et de l’art enfantin
Dubuffet puise une inspiration profonde dans les formes les plus élémentaires de l’expression humaine. Les gravures rupestres, par leur caractère archaïque et leur symbolisme universel, le fascinent. Il y voit une forme d’art première, ancrée dans la nécessité vitale de communiquer et de laisser une trace. De même, l’art enfantin, avec sa liberté instinctive et son absence de règles préétablies, devient un modèle. Il admire la spontanéité, la vérité émotionnelle et l’imagination débridée des enfants.
Ces influences se traduisent dans ses peintures par une simplification des formes, une stylisation des figures, et une utilisation audacieuse de la ligne et de la couleur. Il cherche à retrouver cette immédiateté, cette force expressive qui caractérise les premières manifestations artistiques de l’humanité.
L’héritage de Dubuffet et de l’Art Brut
L’impact de Jean Dubuffet sur l’histoire de l’art est indéniable. Son concept d’Art Brut a ouvert de nouvelles perspectives, élargissant le champ de ce que l’on peut considérer comme de l’art. Il a mis en lumière des créateurs souvent ignorés par le monde de l’art officiel, et a encouragé une relecture critique des canons esthétiques établis.
La collection de la Compagnie de l’Art Brut, devenue le Musée d’Art Brut à Lausanne en Suisse, témoigne de la vitalité et de la pérennité de ce mouvement. De nombreux artistes contemporains revendiquent aujourd’hui l’héritage de Dubuffet, explorant les frontières de la création et cherchant des formes d’expression originales et personnelles.
Dubuffet et l’art contemporain
L’approche de Dubuffet a influencé de manière significative le développement de l’art contemporain. En remettant en question la définition même de l’artiste et de l’œuvre d’art, il a ouvert la voie à une plus grande diversité de pratiques et de médiums. Son insistance sur l’authenticité et la spontanéité résonne encore aujourd’hui, à une époque où l’art est souvent confronté à des enjeux commerciaux et institutionnels complexes.
Des artistes comme Gaston Chaissac, dont l’œuvre partage une certaine naïveté expressive et une liberté formelle avec celle de Dubuffet, ont bénéficié de cette ouverture. La reconnaissance de l’Art Brut a permis de sortir de l’ombre des créateurs autodidactes dont le talent était jusqu’alors resté confiné aux marges de la société.
La philosophie derrière l’œuvre
Au-delà de l’aspect purement esthétique, l’œuvre de Dubuffet est traversée par une profonde philosophie. Il s’agit d’une remise en cause radicale de la notion de progrès et de civilisation. Pour lui, l’art “culturel” est le produit d’une société décadente, où l’originalité est étouffée au profit de la conformité. L’Art Brut, au contraire, représente une forme de résistance, une affirmation de la vitalité humaine face aux forces aliénantes.
Son engagement pour l’Art Brut est aussi un engagement politique, une volonté de donner une voix à ceux qui n’en ont pas, de reconnaître la valeur de l’individu dans toute sa singularité. Il défend une vision de l’art comme une nécessité vitale, une pulsion créatrice inhérente à l’être humain, indépendamment de toute formation ou reconnaissance sociale.
Un appel à l’authenticité
En fin de compte, l’héritage de Dubuffet nous invite à un examen de conscience. Dans un monde saturé d’images et d’informations, où l’authenticité est souvent recherchée mais difficile à trouver, sa démarche nous rappelle l’importance de se reconnecter à notre propre créativité brute, à notre capacité d’émerveillement et d’expression spontanée. L’Art Brut, tel qu’il l’a défini et défendu, demeure un phare, une source d’inspiration pour tous ceux qui cherchent à préserver et à célébrer la richesse inépuisable de l’esprit humain. La portée de son œuvre transcende les époques, offrant une perspective unique sur la nature même de l’art et de la condition humaine.
