L’idée qu’une œuvre littéraire puisse avoir une portée politique n’est pas nouvelle, mais l’analyse de cette dimension à travers le prisme de la philosophie de Jacques Rancière offre une perspective singulière et éclairante. La “politique de la littérature”, telle qu’envisagée par Rancière, transcende la simple représentation d’événements sociaux ou la critique directe des structures de pouvoir. Elle s’attache plutôt à la manière dont la littérature, par sa forme même, sa distribution et sa manière de rendre visible ce qui est normalement invisible, participe à la reconfiguration du paysage politique et sensible commun. Ce concept nous invite à examiner comment les récits, les styles et les modes de subjectivation qu’ils véhiculent contribuent à défaire les évidences et à ouvrir de nouveaux possibles dans l’espace public.
Comment la littérature, dans son essence même, peut-elle être considérée comme un acte politique ? Pour Rancière, la politique n’est pas l’apanage des gouvernants ou des institutions, mais plutôt l’irruption du désaccord dans l’ordre établi. La littérature, en tant qu’art de la parole, est particulièrement apte à introduire ce désaccord, à déranger l’ordre des évidences. Elle ne se contente pas de refléter le monde, elle le reconfigure en révélant des subjectivités marginalisées, en redistribuant les places et en rendant visibles les inégalités. La littérature devient ainsi un espace où se négocie la part de chacun dans le commun, où se discute la distribution des rôles et des voix.
Les Fondements Rancièrens : Démocratie, Police et Littérature
Pour saisir la “politique de la littérature” chez Rancière, il est indispensable de comprendre ses concepts clés de “police” et de “politique”. La police désigne l’ordre social établi, la distribution des places, des fonctions et des capacités qui fait que “chacun est à sa place”. Elle est le régime de ce qui se voit et de ce qui ne se voit pas, de ce qui se dit et de ce qui se tait. La politique, en revanche, est l’activité qui dérange cet ordre, qui introduit un désaccord en montrant que “la part des sans-part” existe et doit être comptée. Elle naît de l’égalité radicale entre tous les êtres parlants, une égalité souvent niée par la police.
Dans ce cadre, la littérature, notamment celle qui se veut émancipatrice, joue un rôle crucial. Elle peut être vue comme un outil de “démocratie littéraire”, dans la mesure où elle vise à rendre intelligibles et visibles des expériences et des voix qui sont habituellement exclues de la sphère publique légitime. Les romans, par exemple, peuvent donner la parole à ceux que le système social et politique marginalise, leur permettant ainsi de revendiquer leur part dans le commun. La littérature devient alors un champ de bataille où se dispute la définition même de ce qui compte comme expérience humaine et comme citoyenneté.
La Distribution de ce qui est Sensible : Forme Littéraire et Acte Politique
Au cœur de la pensée de Rancière se trouve l’idée de la “distribution de ce qui est sensible”. Ce concept fait référence à la manière dont un régime politique découpe le monde social, attribuant à chacun sa place, ses capacités et ses droits. La littérature, en tant qu’art de la parole, intervient directement dans cette distribution. Sa forme même – le choix des mots, la structure narrative, le style – a des implications politiques. Une œuvre qui utilise un langage abstrait et réservé à une élite, par exemple, participe à la police en maintenant une distance et une inégalité entre ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas.
Inversement, une littérature qui cherche à rendre visible l’expérience de l’opprimé, qui donne une voix à ceux qui n’en ont pas, opère un geste politique. Elle perturbe la distribution sensible en montrant que ceux qui sont censés être exclus ont une subjectivité, une intelligence et une capacité à parler qui les rendent égaux aux autres. C’est le cas, par exemple, des romans qui dépeignent la vie des classes laborieuses avec une authenticité qui force le lecteur à reconnaître leur humanité et leur droit à la parole. La forme littéraire devient ainsi un enjeu politique majeur, capable de confirmer ou de subvertir l’ordre établi.
Quand la Littérature Fait Voir l’Invisible : L’Esthétique de la Dissidence
La littérature a le pouvoir de faire voir ce qui, dans l’ordre de la police, reste invisible. Elle peut révéler les mécanismes subtils de l’oppression, les injustices cachées sous le voile de l’évidence. Rancière parle de l’esthétique comme d’une “distribution de l’invisible”. La littérature, en cela, devient un outil de dissidence, un moyen de dénoncer et de combattre les formes de domination qui s’ignorent. Les œuvres qui explorent les expériences marginales, les identités minoritaires, ou les souffrances silencieuses participent activement à cette redistribution du visible.
Par exemple, un roman qui explore la psyché d’une femme soumise au patriarcat ne fait pas qu’illustrer une condition ; il rend perceptible la violence de cette condition d’une manière qui peut amener le lecteur à remettre en question les structures sociales qui la permettent. La littérature devient ainsi un art de la subversion, capable de transformer la perception que nous avons du monde et des autres. Elle nous pousse à reconnaître l’égalité là où la police voudrait nous faire voir des hiérarchies naturelles.
La Littérature comme Désaccord : Briser le Consensus
Le concept central chez Rancière est celui du “désaccord”. Il ne s’agit pas d’un simple conflit d’opinions, mais d’une rupture dans l’entente commune, d’une contestation de ce qui est censé être évident. La politique naît de ce désaccord, de l’irruption de ceux qui ne devraient pas parler dans un espace où leur parole n’est pas attendue. La littérature peut être le lieu privilégié de ce désaccord.
Certaines œuvres littéraires, par leur audace formelle, leur remise en question des conventions narratives, ou leur exploration de thèmes tabous, introduisent un véritable désaccord dans le paysage culturel. Elles obligent le lecteur à sortir de sa zone de confort, à confronter ses propres préjugés, à réévaluer ses certitudes. Cette confrontation, cette mise en crise de l’évidence, est intrinsèquement politique. Elle ouvre la possibilité d’un autre partage du sensible, d’une autre manière de voir et de vivre ensemble.
L’Émancipation par le Livre : Penser par Soi-même
Pour Rancière, l’émancipation est un acte individuel et collectif de libération de l’intelligence. Elle passe par la capacité de chacun à penser par soi-même, à ne pas se fier aveuglément aux maîtres ou aux experts. La littérature joue un rôle essentiel dans ce processus. Un livre bien écrit, qui pose des questions pertinentes et offre des perspectives originales, peut être un puissant outil d’émancipation intellectuelle. Il permet au lecteur de développer son propre jugement, de se forger sa propre opinion, de devenir autonome dans sa pensée.
Cette autonomie intellectuelle est le socle de toute émancipation politique. Si les citoyens sont capables de penser par eux-mêmes, ils sont moins susceptibles d’être manipulés ou dominés. La littérature devient ainsi un espace de liberté, où l’on peut expérimenter de nouvelles idées, explorer des points de vue divergents, et ainsi préparer le terrain à une véritable transformation sociale. La lecture n’est pas une simple distraction, mais un acte potentiellement révolutionnaire.
L’Héritage de la Littérature Française : Résonances Rancièrennes
La riche histoire littéraire de la France offre un terrain fertile pour l’application de la “politique de la littérature” selon Rancière. Des Lumières à l’existentialisme, en passant par le romantisme et le surréalisme, de nombreux mouvements et auteurs ont, consciemment ou non, participé à cette reconfiguration du partage du sensible.
Pensons à Victor Hugo, dont les romans dénonçaient la misère sociale et plaidaient pour la justice, donnant une voix puissante aux exclus. Ou encore à Albert Camus, qui, à travers des œuvres comme L’Étranger ou La Peste, explorait les questions de l’absurde, de la révolte et de la solidarité humaine, interrogeant les fondements de notre existence collective. Le Nouveau Roman, avec sa remise en cause radicale des formes narratives traditionnelles, a également agi comme un désaccord, bouleversant les attentes du lecteur et les conventions du genre.
Conclusion : Vers une Littérature Engagée et Émancipatrice
La “politique de la littérature” telle que théorisée par Jacques Rancière nous invite à dépasser une vision simpliste de l’engagement littéraire. Il ne s’agit pas seulement d’écrire sur des sujets sociaux ou politiques, mais de comprendre comment la forme même de l’œuvre, sa manière de rendre visible et audible ce qui était auparavant caché ou ignoré, participe à la transformation de notre monde commun. La littérature, en tant qu’espace de désaccord et d’émancipation, a le pouvoir de déranger les ordres établis, de révéler les inégalités, et d’ouvrir la voie à une plus grande justice sociale et intellectuelle.
En cultivant une littérature qui fait voir l’invisible, qui donne voix aux sans-part, et qui encourage la pensée autonome, nous pouvons contribuer à une redéfinition plus démocratique et plus juste de notre partage du sensible. C’est dans cette capacité à déranger, à questionner, à émanciper, que réside la véritable puissance politique de la littérature française, un héritage précieux que nous devons continuer à explorer et à faire vivre. La littérature n’est pas un simple miroir du monde, mais un levier puissant pour le changer.
