Victor Hugo, Sculpteur : L’Art Brut d’un Géant des Lettres

Victor Hugo, figure tutélaire de la littérature française, dont le nom évoque immédiatement les fresques romanesques de Notre-Dame de Paris ou des Misérables, recèle une facette artistique moins connue mais tout aussi captivante : celle de sculpteur. Bien avant que les critiques et les historiens d’art ne consacrent des études approfondies à l’influence des écrivains sur les arts visuels, Hugo expérimentait avec la matière, le volume et la forme, laissant derrière lui un corpus d’œuvres sculptées qui témoignent d’une audace créative singulière, ancrée dans une démarche d’art brut avant l’heure.

L’exploration de cette dimension sculpturale de Victor Hugo nous invite à reconsidérer l’artiste dans sa globalité, à comprendre comment sa plume fertile nourrissait une main aussi habile à manier le ciseau ou le plâtre. Cet aspect de son œuvre, souvent relégué au second plan, mérite pourtant une attention particulière pour saisir la richesse et la complexité d’un génie protéiforme qui a marqué de son empreinte indélébile la culture française et mondiale.

Les Premières Incursions dans la Sculpture : Une Passion Précoce

Dès sa jeunesse, Victor Hugo manifeste un intérêt marqué pour le dessin et la sculpture. L’influence de son père, le général Léopold Hugo, lui-même dessinateur amateur, ainsi que les nombreux voyages et rencontres artistiques de la famille, ont sans doute contribué à éveiller cette sensibilité. Si les premières tentatives sont souvent considérées comme des exercices d’écolier, elles révèlent déjà une volonté d’explorer la troisième dimension, un désir de matérialiser ses visions au-delà des mots.

C’est dans les années 1820, alors qu’il fréquente les cercles littéraires et artistiques parisiens, que cette passion prend une tournure plus sérieuse. Hugo se lie d’amitié avec des artistes comme David d’Angers, un sculpteur réputé, qui l’encourage et lui prodigue quelques conseils. Ces interactions précieuses, bien que brèves, semblent avoir consolidé chez Hugo l’envie de s’essayer à la sculpture, non pas comme un professionnel aguerri, mais comme un créateur animé par une urgence expressive.

L’Influence des Voyages et des Exils

Les périodes d’exil, notamment aux îles anglo-normandes (Jersey, Guernesey) de 1852 à 1870, constituent un moment crucial dans le développement de son œuvre sculpturale. Loin des tumultes politiques et des contraintes de la vie parisienne, Hugo trouve dans la création artistique un exutoire, un moyen de continuer à créer malgré les interdictions et les condamnations. C’est durant ces années d’isolement forcé que sa production sculpturale prend son véritable essor.

Dans le cadre de sa résidence à Hauteville House, à Guernesey, Hugo transforme son atelier en un véritable laboratoire artistique. Il y collecte des matériaux hétéroclites : bois flotté, débris de navires, vieilles portes, objets trouvés sur les plages. Ces éléments bruts deviennent la matière première de ses créations. Il les assemble, les découpe, les peint, leur insufflant une nouvelle vie à travers des techniques souvent rudimentaires mais pleines d’inventivité. Ces œuvres, chargées de symbolisme et de références personnelles, témoignent d’une liberté créatrice sans entraves.

Caractéristiques de la Sculpture Hugolienne : Un Art Brut Avant l’Heure

L’œuvre sculpturale de Victor Hugo se distingue par plusieurs aspects qui la rapprochent étonnamment des principes de l’art brut, ce courant artistique apparu bien plus tard, célébrant la création spontanée, marginale et dégagée des conventions académiques.

Premièrement, l’utilisation de matériaux de récupération et non conventionnels est omniprésente. Hugo ne recherche pas la perfection technique ou la noblesse des matériaux. Au contraire, il privilégie le bois brut, le carton, le plâtre, le métal rouillé, les tissus, les objets du quotidien. Ces éléments, souvent marqués par le temps et l’usure, apportent une texture et une âme singulières à ses créations. Le spectateur est invité à voir la beauté dans le délaissé, dans le fragment, dans l’ordinaire transfiguré par l’imagination de l’artiste.

Deuxièmement, la dimension narrative et symbolique est prépondérante. Comme dans ses écrits, chaque sculpture semble raconter une histoire, évoquer une émotion, ou porter un message. Les figures souvent stylisées, parfois fragmentées, mais toujours expressives, invitent à la contemplation et à l’interprétation. On y retrouve des thèmes chers à Hugo : la nature sauvage, la mer déchaînée, les figures mythologiques, les portraits fantasmés, les allégories politiques ou sociales.

Troisièmement, l’aspect fragmentaire et inachevé de certaines œuvres participe à leur force expressive. Loin de rechercher la finition polie des œuvres académiques, Hugo laisse souvent apparaître les traces de son travail, les marques de ses outils, les assemblages parfois précaires. Cette “imperfection” assumée confère à ses sculptures une vitalité brute, une immédiateté qui touche le spectateur au cœur.

Enfin, l’audace formelle et l’expérimentation technique caractérisent sa démarche. Hugo n’hésite pas à mélanger les techniques, à superposer les matériaux, à créer des reliefs complexes et des effets de texture inattendus. Il semble jouer avec la matière, la détournant de sa fonction première pour lui donner une nouvelle dimension artistique.

Des Œuvres Emblematiques : Fragments d’une Âme d’Artiste

Parmi la production sculpturale de Victor Hugo, certaines pièces se démarquent par leur originalité et leur puissance évocatrice. Il est difficile de dresser un catalogue exhaustif, tant l’artiste travaillait souvent dans une forme d’intimité créatrice, sans rechercher la reconnaissance publique pour cette facette de son art.

On peut citer par exemple les nombreuses têtes sculptées, souvent réalisées en plâtre ou en terre cuite, qui témoignent d’une recherche expressive intense. Ces visages, parfois tourmentés, parfois sereins, semblent porter le poids des pensées et des émotions de l’écrivain. Ils rappellent l’importance du portrait dans son œuvre littéraire, où la psychologie des personnages est toujours finement analysée.

Les assemblages de bois flotté, collectés sur les plages de Guernesey, constituent une autre catégorie d’œuvres particulièrement fascinantes. Ces pièces, nommées parfois “monstres” ou “fantaisies”, sont le fruit d’une imagination débordante qui transfigure des éléments naturels en créatures étranges et poétiques. Le célèbre “Diable pensif”, par exemple, est une sculpture complexe réalisée à partir de morceaux de bois assemblés, évoquant une figure anthropomorphe méditative.

Les œuvres monumentales, bien que plus rares, existent également. Il peut s’agir de portes décorées, de panneaux sculptés, ou de projets architecturaux imaginés. Ces créations témoignent de l’ambition de Hugo de transformer son environnement immédiat en une œuvre d’art totale, un prolongement de son univers créatif.

Le travail du dessin, souvent préparatoire à la sculpture ou une forme d’art autonome, mérite également d’être mentionné. Hugo utilise le crayon, l’encre, la plume pour créer des images d’une grande expressivité, remplies de détails et de symboles. Ces dessins constituent un pendant indispensable à sa sculpture, révélant la cohérence de sa vision artistique.

Le Legs de la Sculpture Hugolienne

L’héritage de Victor Hugo en tant que sculpteur est complexe. Durant sa vie, cette activité est restée largement méconnue, voire considérée comme un simple passe-temps d’écrivain. Ce n’est qu’au XXe siècle, avec l’essor de l’art brut et l’intérêt renouvelé pour les créateurs autodidactes, que ses sculptures ont commencé à être sérieusement étudiées et exposées.

Aujourd’hui, ces œuvres sont considérées comme des témoignages uniques de la liberté créatrice d’un artiste majeur. Elles nous rappellent que l’art ne se limite pas aux disciplines traditionnelles et que la véritable expression peut surgir des matériaux les plus humbles, portée par une vision singulière et une profonde humanité. La sculpture de Victor Hugo, par sa force brute et son authenticité, continue de nous interpeller, nous invitant à redécouvrir un géant des lettres sous un jour nouveau et inattendu. Sa démarche préfigure celle de nombreux artistes du XXe siècle qui ont exploré les voies de l’abstraction, de l’assemblage et de l’art outsider.

L’Influence et la Postérité : Un Impact Discret mais Profond

Bien que Victor Hugo n’ait pas directement fondé une école de sculpture, son approche singulière a eu une influence, certes discrète, mais néanmoins significative sur certains courants artistiques postérieurs. Son audace à utiliser des matériaux non conventionnels et à privilégier l’expression brute sur la perfection technique a trouvé un écho chez des artistes qui cherchaient à s’affranchir des normes académiques.

L’art brut, dont Jean Dubuffet fut l’un des principaux théoriciens et promoteurs, partage avec la sculpture de Hugo une même volonté de célébrer la création spontanée, l’expression personnelle authentique, en marge des circuits artistiques établis. La récupération et la réutilisation d’objets trouvés, la mise en avant de la texture et de la matérialité, ainsi que la puissance émotionnelle dégagée par ces œuvres, sont autant de points communs qui rapprochent Hugo des pionniers de l’art brut.

De plus, l’idée que l’artiste puisse être un créateur pluridisciplinaire, dont l’imagination déborde des cadres habituels, est une notion que l’œuvre de Hugo a contribué à renforcer. Son parcours illustre parfaitement comment une sensibilité exacerbée peut s’exprimer à travers différents médiums, enrichissant ainsi la compréhension globale de son génie.

L’Héritage à Hauteville House

Le lieu le plus emblématique pour découvrir l’œuvre sculpturale de Victor Hugo est sans conteste Hauteville House, sa demeure de Guernesey. Transformée en musée, cette maison est un véritable chef-d’œuvre où chaque objet, chaque meuble, chaque décoration a été pensé et souvent créé par l’écrivain lui-même. Les sculptures y côtoient les meubles sculptés, les tapisseries décorées, les dessins muraux, formant un ensemble cohérent et saisissant.

Visiter Hauteville House, c’est plonger dans l’univers intime de Victor Hugo, c’est comprendre comment sa vie et son œuvre se sont entremêlées pour créer une réalité artistique unique. Les sculptures y sont intégrées au décor, participant à l’atmosphère générale du lieu, invitant le visiteur à une expérience immersive.

L’héritage de Victor Hugo en tant que sculpteur nous rappelle que le génie créatif ne connaît pas de frontières. Il nous invite à regarder au-delà des apparences, à chercher la beauté dans l’inattendu, et à reconnaître l’artiste dans toutes ses dimensions. Sa sculpture, bien que moins célèbre que sa littérature, constitue une part essentielle de son parcours artistique, une exploration audacieuse de la forme et de la matière qui continue de fasciner et d’inspirer.

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